-19%
Le deal à ne pas rater :
Ecran Gamer Aoc 24G2U5/BK (Vente flash)
129.99 € 159.99 €
Voir le deal

Aller en bas
MmeLonguet
MmeLonguet
Admin
Messages : 113
Date d'inscription : 01/09/2019
https://cours-de-francais.forumactif.com

CT3 : Justifier les inégalités sociales Empty CT3 : Justifier les inégalités sociales

le Dim 29 Sep - 20:57
Prochain sujet de contraction de texte : un article de Thomas Piketty, économiste célèbre par ses fréquentes interventions dans les média.

Thomas Piketty a écrit:«Chaque société invente un récit idéologique pour justifier ses inégalités»

TEXTE ADAPTE D’UN ENTRETIEN POUR LE JOURNAL LIBERATION, LE 10 SEPTEMBRE 2019

J’essaie de montrer dans le livre que l’inégalité est toujours une construction politique et idéologique, et que les constructions du présent sont aussi fragiles que celles du passé. Nous vivons aujourd’hui avec l’idée selon laquelle les inégalités d’autrefois étaient despotiques, arbitraires et que nous serions dans un monde beaucoup plus mobile et démocratique, où celles-ci sont devenues justes et justifiées. Mais cette vision ne tient pas la route, elle est le fait d’élites qui affirment que les inégalités sont naturelles et ne peuvent pas être changées, sinon au prix d’immenses catastrophes. En réalité, chaque société humaine doit inventer un récit idéologique pour justifier ses inégalités, qui ne sont jamais naturelles. Ce discours, aujourd’hui, est propriétariste, entrepreneurial et méritocratique. L’inégalité moderne serait juste car chacun aurait en théorie les mêmes chances d’accéder au marché et à la propriété. Problème, il apparaît de plus en plus fragile, avec la montée des inégalités socio-économiques dans presque toutes les régions du monde depuis les années 80-90.
On observe des formes de sacralisation de la propriété, qui rappellent parfois les inégalités très choquantes des siècles passés. Au XIXe par exemple, quand on abolit l’esclavage, on est persuadé, tel Tocqueville, qu’il faut indemniser les propriétaires, mais pas les esclaves qui ont travaillé pendant des siècles sans être payés ! L’argument est imparable : s’il n’y a pas de compensation, comment expliquer à une personne qu’elle doit rendre le patrimoine qu’elle avait acquis de manière légale à l’époque ? Que fait-on d’une personne qui a vendu ses esclaves il y a quelques années et qui possède maintenant des actifs immobiliers ou financiers ? Cette sacralisation quasi religieuse de la propriété, cette peur du vide dès lors qu’on commence à remettre en cause les principes de la propriété faisait qu’on était prêt à justifier n’importe quel droit de propriété issu du passé comme fondamentalement juste et impossible à remettre en cause. On la retrouve actuellement avec la question des supermilliardaires, quel que soit le nombre de zéros. Les fortunes individuelles pouvaient atteindre 10 milliards d’euros il y a quinze ans, désormais, c’est 100 milliards…
L’histoire montre que les idéologies en place finissent toujours par être questionnées, remplacées. Dans le passé, on a su dépasser cette sacralisation. Après la Seconde Guerre mondiale, on a eu besoin d’investir dans les infrastructures. Des pays comme l’Allemagne et le Japon ont mis en place des systèmes d’impôt progressifs sur la propriété, favorisant la réduction de façon très rapide de l’endettement public et la répartition économique. Ces expériences réussies, qui permettent la croissance d’après-guerre, prouvent que c’est plus par l’égalité et l’investissement éducatif qu’on obtient la prospérité collective que dans la sacralisation de la propriété et de l’inégalité. Malheureusement, ces expériences ont été oubliées. Il n’y a pas de fatalité dans les régimes inégalitaires. Je veux croire qu’un dépassement de la propriété et du capitalisme est en cours depuis la fin du XIXe siècle. Il a connu des périodes d’accélération, de pause, voire de régression depuis les années 80-90. Mais on peut reprendre le fil de cette histoire. Rien n’est déterminé, chacun, aujourd’hui, peut s’approprier ces enjeux. Le dépassement de la propriété privée n’a rien d’utopique et s’inscrit dans la suite logique de la construction d’une société plus juste.
La propriété est toujours sociale dans ses origines. C’est le droit des propriétaires et parfois des Constitutions qui l’a souvent sacralisée. Mais il n’y a pas de fatalité à cela. L’Allemagne, que ce soit dans la Constitution de Weimar en 1919 ou dans celle de 1949, a pris soin de définir la propriété de façon sociale : elle y est formulée comme devant d’abord être au service de l’intérêt général. On se laisse donc la possibilité, si nécessaire, de partager le pouvoir dans les entreprises, de mener des réformes agraires, de répartir les logements en fonction des besoins…
L’égalité face à l’héritage n’a rien de démagogique, pas plus que l’égalité éducative. Nous vivons dans une société où 50 % de la population n’hérite de rien, ou presque : la moitié la plus pauvre reçoit 5 000 ou 10 000 euros, et souvent très tard dans sa vie. C’est la grande limite de toutes les social-démocraties jusqu’à aujourd’hui : dans notre système, les 50 % les plus pauvres ne possèdent rien, et ce dans toutes les tranches d’âges, et depuis toujours. Jamais dans l’histoire les 50 % les plus défavorisés n’ont détenu plus de 10 % du capital. Je propose de socialiser l’héritage pour que tout le monde en bénéficie à 25 ans plutôt qu’à 50. Ce qui permet au passage de rajeunir le patrimoine, et donc le pouvoir qui va avec. Aujourd’hui, le patrimoine est très vieux et quand un gouvernement réduit l’ISF, il fait un cadeau fiscal aux septuagénaires aisés… C’est tout de même un choix politique étonnant. L’instauration d’une propriété sociale et temporaire permettrait de dépasser le système hyperpropriétariste actuel : il ne s’agit pas de supprimer toute forme de propriété - on ne touche pas à la petite propriété privée, il y aura même toujours des fortunes de quelques millions d’euros - mais de rester dans des formes de propriétés raisonnables, dans le respect de l’intérêt général.
C’est un discours convenu des élites. Au XIX siècle, déjà, elles instrumentalisaient le mythe égalitaire de la Révolution. Or la France est le dernier pays en 1914 à adopter l’impôt progressif sur le revenu, déjà en place aux Etats-Unis, au Japon et dans de nombreux Etats européens. Contrairement aux promesses du discours méritocratique, notre système éducatif est profondément inégalitaire. On met trois fois plus de moyens sur les enfants qui font des grandes écoles ou des prépas que sur le reste des étudiants qui sont bien plus nombreux. A ce constat, on nous rétorque : mais ils ont été sélectionnés sur les règles de la méritocratie et non pas sur des privilèges de classes. C’est une réponse biaisée. Chaque pays s’invente des croyances dans sa propre exceptionnalité. La question de la méritocratie va prendre une dimension nouvelle avec la montée des effectifs dans l’enseignement supérieur car les gagnants du système éducatif ont développé une idéologie de leur propre mérite qui consiste à stigmatiser les perdants de ce système dans des proportions qu’on n’avait pas dans les régimes inégalitaires précédents. Finalement, on explique aux classes perdantes que ce sont elles qui sont responsables de leur situation.
Comme pendant les années 30, le capitalisme a bien failli s’effondrer en 2008. Or on ne peut pas dire qu’il ait été remis en question à la suite cette crise financière mondiale… Sans doute parce qu’il n’y a pas eu le travail intellectuel permettant de se poser la question de la reconstruction du capitalisme. La crise a servi à parer au plus pressé. Peut-être étions-nous encore trop proches de la chute du communisme et de l’idée selon laquelle le capitalisme est un horizon indépassable. Je crois que la question d’un socialisme participatif et du social-fédéralisme se pose plus que jamais. D’autres trajectoires sont malheureusement possibles, à commencer par le repli identitaire, qui se nourrit du fatalisme face à toute perspective d’une économie juste. En être conscient, c’est justement une motivation de plus pour proposer de nouvelles formes d’organisations égalitaires et internationalistes. J’essaie d’y contribuer.
jadekurz
jadekurz
Messages : 34
Date d'inscription : 03/09/2019

CT3 : Justifier les inégalités sociales Empty Re: CT3 : Justifier les inégalités sociales

le Sam 19 Oct - 23:23
Que veut dire: "Cette sacralisation quasi religieuse"?
MmeLonguet
MmeLonguet
Admin
Messages : 113
Date d'inscription : 01/09/2019
https://cours-de-francais.forumactif.com

CT3 : Justifier les inégalités sociales Empty Re: CT3 : Justifier les inégalités sociales

le Dim 20 Oct - 15:17
Le mot "sacralisation" désigne le processus qui conduit à considérer quelque chose comme sacré, c'est-à-dire inviolable, qui ne peut être remis en question. "Quasi" signifie presque. "Cette sacralisation quasi religieuse de la propriété" exprime donc le regard que l'on pose au XIXe siècle sur la propriété, qui prend une valeur comparable à celle de la religion.
jadekurz
jadekurz
Messages : 34
Date d'inscription : 03/09/2019

CT3 : Justifier les inégalités sociales Empty Re: CT3 : Justifier les inégalités sociales

le Lun 21 Oct - 15:02
que signifie "Ce discours, aujourd’hui, est propriétariste"
jadekurz
jadekurz
Messages : 34
Date d'inscription : 03/09/2019

CT3 : Justifier les inégalités sociales Empty Re: CT3 : Justifier les inégalités sociales

le Lun 21 Oct - 15:38
est ce que le mot "élite" dans la phrase: "Mais cette vision ne tient pas la route, elle est le fait d’élites " veut dire que ceux sont des scientifiques?
MmeLonguet
MmeLonguet
Admin
Messages : 113
Date d'inscription : 01/09/2019
https://cours-de-francais.forumactif.com

CT3 : Justifier les inégalités sociales Empty Re: CT3 : Justifier les inégalités sociales

le Jeu 24 Oct - 13:38
Dans son premier paragraphe, Thomas Piketty écrit : "En réalité, chaque société humaine doit inventer un récit idéologique pour justifier ses inégalités, qui ne sont jamais naturelles." Dans notre société, "aujourd'hui", le récit ou "discours" employé pour justifier les inégalités sociales est "propriétariste" : il défend l'idée que la propriété est un droit fondamental. Il est également "entrepreneurial", c'est-à-dire qu'il favorise l'entreprise individuelle, et "méritocratique" : il affirme que l'argent récompense ceux qui le méritent, par leur travail, ou leurs facultés exceptionnelles (ou les deux).

Votre avatar, Jade, est particulièrement approprié à ce sujet, puisque Jean-Jacques Rousseau, philosophe des Lumières, s'est notamment rendu célèbre par son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, écrit en réponse à un concours proposé par l'Académie de Dijon, qui demandait aux candidats de répondre à la question : "Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ?". Dans sa réponse, Rousseau considère que la propriété est la cause des inégalités et des injustices, notamment dans un passage connu :
Rousseau a écrit:Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : "Ceci est à moi", et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne.
Contenu sponsorisé

CT3 : Justifier les inégalités sociales Empty Re: CT3 : Justifier les inégalités sociales

Revenir en haut
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum